{"id":17405,"date":"2019-05-25T21:09:49","date_gmt":"2019-05-25T19:09:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.satiricon.be\/?p=17405"},"modified":"2019-05-25T21:11:23","modified_gmt":"2019-05-25T19:11:23","slug":"une-oeuvre-visionnaire","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.satiricon.be\/?p=17405","title":{"rendered":"Une \u0153uvre visionnaire\u2026"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"https:\/\/www.satiricon.be\/?attachment_id=17407\" rel=\"attachment wp-att-17407\"><img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-17407\" src=\"https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Les-villes-tentaculaires.jpg\" alt=\"\" width=\"244\" height=\"350\" srcset=\"https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Les-villes-tentaculaires.jpg 244w, https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/Les-villes-tentaculaires-209x300.jpg 209w\" sizes=\"(max-width: 244px) 100vw, 244px\" \/><\/a><\/p>\n<p>\u00c9mile Adolphe Gustave Verhaeren, n\u00e9 \u00e0 Saint-Amand dans la province d&rsquo;Anvers (Belgique), le 21\u00a0mai 1855 et mort (accidentellement)en gare de Rouen le 27\u00a0novembre 1916, est un po\u00e8te belge flamand, d&rsquo;expression fran\u00e7aise.<\/p>\n<p>Dans ses po\u00e8mes influenc\u00e9s par le symbolisme, o\u00f9 il pratique le vers libre, sa conscience sociale proche de l&rsquo;anarchisme lui fait \u00e9voquer les grandes villes dont il parle avec lyrisme sur un ton d&rsquo;une grande musicalit\u00e9. Il a su traduire dans son \u0153uvre la beaut\u00e9 de l&rsquo;effort humain <a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>.<\/p>\n<p>Les \u00c9ditions Gallimard \u00e0 Paris r\u00e9\u00e9ditent l&rsquo;int\u00e9grale de son recueil de po\u00e9sie intitul\u00e9 <strong><em>Les Villes tentaculaires <\/em><\/strong>paru en 1895 et aujourd&rsquo;hui inscrit en France dans les nouveaux programmes des classes de lyc\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce recueil forme un diptyque avec un autre du m\u00eame auteur, <em>Les Campagnes hallucin\u00e9es<\/em>, publi\u00e9 en 1893, qui montre la plaine contamin\u00e9e peu \u00e0 peu par la ville.<\/p>\n<p>Avec plus d&rsquo;un si\u00e8cle d&rsquo;avance, \u00c9mile Verhaeren se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un visionnaire, celui des m\u00e9gapoles du XXI<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle qui envahissent la g\u00e9ographie de leurs tentacules routiers et ferroviaires semant un urbanisme \u00e9touffant qui ne laisse subsister, comme une hallucination, que le souvenir du monde ancien. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque de leur publication les vers hallucin\u00e9s de Verhaeren pouvaient passer pour des exag\u00e9rations po\u00e9tiques <a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;en est rien.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.satiricon.be\/?attachment_id=17406\" rel=\"attachment wp-att-17406\"><img loading=\"lazy\" class=\"aligncenter size-full wp-image-17406\" src=\"https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/\u00c9mile_Verhaeren_by_Vallotton.jpg\" alt=\"\" width=\"344\" height=\"350\" srcset=\"https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/\u00c9mile_Verhaeren_by_Vallotton.jpg 344w, https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2019\/05\/\u00c9mile_Verhaeren_by_Vallotton-295x300.jpg 295w\" sizes=\"(max-width: 344px) 100vw, 344px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: center\">Portrait d&rsquo;\u00c9mile Verhaeren par F\u00e9lix Vallotton paru dans <em>Le Livre des masques<\/em> de Remy de Gourmont (1898).<\/p>\n<p><em>Les Villes tentaculaires<\/em> sont le reflet du temps o\u00f9 la r\u00e9volution industrielle \u00e9tait en marche, o\u00f9 les campagnes perdaient leurs travailleurs au profit des villes (\u201cLa Plaine\u201d), o\u00f9 les m\u00e9tropoles grossissaient (\u201cLe Port\u201d). Qu\u2019est devenue \u00ab\u00a0L&rsquo;\u00c2me de la ville\u00a0\u00bb\u00a0? se demande Verhaeren. Quels sont ses nouveaux embl\u00e8mes (\u201cUne statue\u201d, trois fois, \u201cLe Masque\u201d), ses anciens (\u201cLes Cath\u00e9drales\u201d) et ses nouveaux temples\u00a0: \u00ab\u00a0Les Usines\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0La Bourse\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0Le Bazar\u00a0\u00bb, les laboratoires (\u201cLa Recherche\u201d)\u00a0? \u00c0 quel rythme vit-elle\u00a0? Celui du \u00ab\u00a0Spectacle\u00a0\u00bb, des \u201cPromeneuses\u201d, de \u00ab\u00a0La R\u00e9volte\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0Id\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0? La prostitution y fait en tout cas des ravages (\u201cL\u2019\u00c9tal\u201d) tout comme \u201cLa Mort\u201d\u2026 Et tout cela pour aller o\u00f9 (\u201cVers le futur\u201d)\u00a0?<\/p>\n<p>Extrait\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: center\"><strong>Les Usines<\/strong><\/p>\n<p>Se regardant avec les yeux cass\u00e9s de leurs fen\u00eatres<\/p>\n<p>Et se mirant dans l\u2019eau de poix et de salp\u00eatre<\/p>\n<p>D\u2019un canal droit, marquant sa barre \u00e0 l\u2019infini, .<\/p>\n<p>Face \u00e0 face, le long des quais d\u2019ombre et de nuit,<\/p>\n<p>Par \u00e0 travers les faubourgs lourds<\/p>\n<p>Et la mis\u00e8re en pleurs de ces faubourgs,<\/p>\n<p>Ronflent terriblement usine et fabriques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Rectangles de granit et monuments de briques,<\/p>\n<p>Et longs murs noirs durant des lieues,<\/p>\n<p>Immens\u00e9ment, par les banlieues\u00a0;<\/p>\n<p>Et sur les toits, dans le brouillard, aiguillonn\u00e9es<\/p>\n<p>De fers et de paratonnerres,<\/p>\n<p>Les chemin\u00e9es.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Se regardant de leurs yeux noirs et sym\u00e9triques,<\/p>\n<p>Par la banlieue, \u00e0 l\u2019infini.<\/p>\n<p>Ronflent le jour, la nuit,<\/p>\n<p>Les usines et les fabriques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Oh les quartiers rouill\u00e9s de pluie et leurs grand-rues !<\/p>\n<p>Et les femmes et leurs guenilles apparues,<\/p>\n<p>Et les squares, o\u00f9 s\u2019ouvre, en des caries<\/p>\n<p>De pl\u00e2tras blanc et de scories,<\/p>\n<p>Une flore p\u00e2le et pourrie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Aux carrefours, porte ouverte, les bars :<\/p>\n<p>\u00c9tains, cuivres, miroirs hagards,<\/p>\n<p>Dressoirs d\u2019\u00e9b\u00e8ne et flacons fols<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 luit l\u2019alcool<\/p>\n<p>Et sa lueur vers les trottoirs.<\/p>\n<p>Et des pintes qui tout \u00e0 coup rayonnent,<\/p>\n<p>Sur le comptoir, en pyramides de couronnes ;<\/p>\n<p>Et des gens so\u00fbls, debout,<\/p>\n<p>Dont les larges langues lappent, sans phrases,<\/p>\n<p>Les ales d\u2019or et le whisky, couleur topaze.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Par \u00e0 travers les faubourgs lourds<\/p>\n<p>Et la mis\u00e8re en pleurs de ces faubourgs,<\/p>\n<p>Et les troubles et mornes voisinages,<\/p>\n<p>Et les haines s\u2019entre-croisant de gens \u00e0 gens<\/p>\n<p>Et de m\u00e9nages \u00e0 m\u00e9nages,<\/p>\n<p>Et le vol m\u00eame entre indigents,<\/p>\n<p>Grondent, au fond des cours, toujours,<\/p>\n<p>Les haletants battements sourds<\/p>\n<p>Des usines et des fabriques sym\u00e9triques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ici, sous de grands toits o\u00f9 scintille le verre,<\/p>\n<p>La vapeur se condense en force prisonni\u00e8re :<\/p>\n<p>Des m\u00e2choires d\u2019acier mordent et fument ;<\/p>\n<p>De grands marteaux monumentaux<\/p>\n<p>Broient des blocs d\u2019or sur des enclumes,<\/p>\n<p>Et, dans un coin, s\u2019illuminent les fontes<\/p>\n<p>En brasiers tors et effr\u00e9n\u00e9s qu\u2019on dompte.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u00e0-bas, les doigts m\u00e9ticuleux des m\u00e9tiers prestes,<\/p>\n<p>\u00c0 bruits menus, \u00e0 petits gestes,<\/p>\n<p>Tissent des draps, avec des fils qui vibrent<\/p>\n<p>L\u00e9gers et fin comme des fibres.<\/p>\n<p>Des bandes de cuir transversales<\/p>\n<p>Courent de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre bout des salles<\/p>\n<p>Et les volants larges et violents<\/p>\n<p>Tournent, pareils aux ailes dans le vent<\/p>\n<p>Des moulins fous, sous les rafales.<\/p>\n<p>Un jour de cour avare et ras<\/p>\n<p>Fr\u00f4le, par \u00e0 travers les carreaux gras<\/p>\n<p>Et humides d\u2019un soupirail,<\/p>\n<p>Chaque travail.<\/p>\n<p>Automatiques et minutieux,<\/p>\n<p>Des ouvriers silencieux<\/p>\n<p>R\u00e8glent le mouvement<\/p>\n<p>D\u2019universel tictacquement<\/p>\n<p>Qui fermente de fi\u00e8vre et de folie<\/p>\n<p>Et d\u00e9chiquette, avec ses dents d\u2019ent\u00eatement,<\/p>\n<p>La parole humaine abolie.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Plus loin, un vacarme tonnant de chocs<\/p>\n<p>Monte de l\u2019ombre et s\u2019\u00e9rige par blocs ;<\/p>\n<p>Et, tout \u00e0 coup, cassant l\u2019\u00e9lan des violences,<\/p>\n<p>Des murs de bruit semblent tomber<\/p>\n<p>Et se taire, dans une mare de silence,<\/p>\n<p>Tandis que les appels exacerb\u00e9s<\/p>\n<p>Des sifflets crus et des signaux<\/p>\n<p>Hurlent soudain vers les fanaux,<\/p>\n<p>Dressant leurs feux sauvages,<\/p>\n<p>En buissons d\u2019or, vers les nuages.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Et tout autour, ainsi qu\u2019une ceinture,<\/p>\n<p>L\u00e0-bas, de nocturnes architectures,<\/p>\n<p>Voici les docks, les ports, les ponts, les phares<\/p>\n<p>Et les gares folles de tintamarres ;<\/p>\n<p>Et plus lointains encore des toits d\u2019autres usines<\/p>\n<p>Et des cuves et des forges et des cuisines<\/p>\n<p>Formidables de naphte et de r\u00e9sines<\/p>\n<p>Dont les meutes de feu et de lueurs grandies<\/p>\n<p>Mordent parfois le ciel, \u00e0 coups d\u2019abois et d\u2019incendies.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Au long du vieux canal \u00e0 l\u2019infini<\/p>\n<p>Par \u00e0 travers l\u2019immensit\u00e9 de la mis\u00e8re<\/p>\n<p>Des chemins noirs et des routes de pierre,<\/p>\n<p>Les nuits, les jours, toujours,<\/p>\n<p>Ronflent les continus battements sourds,<\/p>\n<p>Dans les faubourgs,<\/p>\n<p>Des fabriques et des usines sym\u00e9triques.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>L\u2019aube s\u2019essuie<\/p>\n<p>A leurs carr\u00e9s de suie<\/p>\n<p>Midi et son soleil hagard<\/p>\n<p>Comme un aveugle, errent par leurs brouillards ;<\/p>\n<p>Seul, quand au bout de la semaine, au soir,<\/p>\n<p>La nuit se laisse en ses t\u00e9n\u00e8bres choir,<\/p>\n<p>L\u2019\u00e2pre effort s\u2019interrompt, mais demeure en arr\u00eat,<\/p>\n<p>Comme un marteau sur une enclume,<\/p>\n<p>Et l\u2019ombre, au loin, parmi les carrefours, para\u00eet<\/p>\n<p>De la brume d\u2019or qui s\u2019allume.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir rappel\u00e9 le contexte historique et litt\u00e9raire de l&rsquo;ouvrage, son accompagnement critique rend compte de la structure du recueil. Les \u00e9chos avec <em>Les Fleurs du Mal<\/em> de Baudelaire y font l&rsquo;objet de lectures compar\u00e9es. La r\u00e9actualisation des formes po\u00e9tiques par Verhaeren est mise en lumi\u00e8re\u00a0: la fresque historique et l&rsquo;all\u00e9gorie, par exemple. Deux po\u00e8mes, \u00ab\u00a0La Plaine\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Les Usines\u00a0\u00bb, font l&rsquo;objet d&rsquo;une analyse pr\u00e9cise.<\/p>\n<p>Passionnant\u00a0!<\/p>\n<p><strong>P\u00c9TRONE<\/strong><\/p>\n<p><strong><em>Les Villes tentaculaires \u2013 texte int\u00e9gral <\/em><\/strong>par \u00c9mile Verhaeren, commentaires d&rsquo;Arantxa Ferraguti, Paris, \u00c9ditions Gallimard, collection \u00ab Folio+\u00a0Coll\u00e8ge\u00a0\u00bb, mai\u00a02019, 177\u00a0pp. en noir et blanc au format 12,4\u00a0x\u00a017,8\u00a0cm sous couverture broch\u00e9e en couleurs, 3,90\u00a0\u20ac (prix France)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89mile_Verhaeren\">https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/%C3%89mile_Verhaeren<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Les_Villes_tentaculaires\">https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Les_Villes_tentaculaires<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par P\u00e9trone.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[54,11],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/17405"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=17405"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/17405\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":17409,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/17405\/revisions\/17409"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=17405"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=17405"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=17405"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}