{"id":20232,"date":"2021-02-12T18:46:19","date_gmt":"2021-02-12T16:46:19","guid":{"rendered":"http:\/\/www.satiricon.be\/?p=20232"},"modified":"2021-02-12T18:46:19","modified_gmt":"2021-02-12T16:46:19","slug":"la-putain-respectable","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.satiricon.be\/?p=20232","title":{"rendered":"La putain respectable&#8230;"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter\"><img loading=\"lazy\" width=\"227\" height=\"350\" src=\"https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Keetje.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-20233\" srcset=\"https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Keetje.jpg 227w, https:\/\/www.satiricon.be\/wp-content\/uploads\/2021\/02\/Keetje-195x300.jpg 195w\" sizes=\"(max-width: 227px) 100vw, 227px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Troisi\u00e8me d\u2019une\nfamille de neuf enfants, Cornelia Hubertina Doff, dite Neel Doff (Buggenum,\nPays-Bas, 27 janvier 1858 &#8211; Ixelles, 14 juillet 1942) est une auteure\nn\u00e9erlandaise \u2013 belge par le mariage \u2013 d&rsquo;expression fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p>Durant son\nenfance, elle a suivi ses parents dans leurs d\u00e9placements successifs\n(Amsterdam, Anvers, Bruxelles&#8230;) et a connu l&rsquo;extr\u00eame pauvret\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle parvint \u00e0 en\nsortir en posant pour des peintres belges de renom, comme F\u00e9licien Rops ou\nJames Ensor, ainsi que pour un personnage de Charles De Coster, Nele, sculpt\u00e9e\npar Charles Samuel et par Paul De Vigne.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s&rsquo;installa\ndans la r\u00e9gion de Bruxelles et prit fait et cause pour les ouvriers et les plus\npauvres en s&rsquo;engageant dans le socialisme. Elle s\u2019est mari\u00e9e avec Fernand\nBrouez (1860-1900), \u00e9diteur en chef de <em>La\nSoci\u00e9t\u00e9 nouvelle<\/em>. Elle rencontra alors l&rsquo;avocat et militant socialiste, ami\nde la famille Brouez, Georges S\u00e9rigiers qu&rsquo;elle \u00e9pousa en secondes noces en\n1901.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est \u00e0 Anvers\nqu&rsquo;elle a \u00e9crit directement en fran\u00e7ais son premier livre, largement\nautobiographique, <em>Jours de famine et de d\u00e9tresse<\/em>, paru chez Fasquelle \u00e0 Paris et\nfinaliste du prix Goncourt de 1911, un texte remarquable que les Impressions\nnouvelles \u00e0 Bruxelles ont republi\u00e9 en 2017 dans la collection \u00ab&nbsp;Espace\nNord&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce r\u00e9cit de vie\nsera suivi en 1919 par <strong><em>Keetje<\/em><\/strong>, paru chez Ollendorf \u00e0 Paris et\nr\u00e9\u00e9dit\u00e9 aux Impressions nouvelles \u00e0 Bruxelles en 2021 dans la collection\n\u00ab&nbsp;Espace Nord&nbsp;\u00bb, puis c\u2019est par <em>Keetje\nTrottin<\/em> (Paris, Cr\u00e8s, 1921) que Neel Doff clora sa trilogie\nautobiographique. <\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e9sentation de<em>\nKeetje<\/em>&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Bien\nqu\u2019ayant \u00e0 sacrifier une partie d\u2019elle-m\u00eame, Keetje se sent profond\u00e9ment\ndiff\u00e9rente de ses parents. Son p\u00e8re, alcoolique, travaille de moins en moins et\ndispara\u00eet pendant des p\u00e9riodes toujours plus longues. Sa m\u00e8re continue \u00e0\nconduire le m\u00e9nage d\u2019une main de fer et lui impose r\u00e9guli\u00e8rement de ramener de\nl\u2019argent, quoi qu\u2019il en co\u00fbte. Ses fr\u00e8res et s\u0153urs doivent aussi trouver des\nt\u00e2ches, ingrates, parfois dangereuses. Au milieu d\u2019un monde surd\u00e9termin\u00e9,\nKeetje lit, s\u2019\u00e9vade, s\u2019individualise.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9crite avec une\ntr\u00e8s grande simplicit\u00e9 de moyens, l\u2019\u0153uvre de Neel Doff constitue un t\u00e9moignage\nexceptionnel sur ce que pouvait \u00eatre l\u2019exp\u00e9rience de la pauvret\u00e9 dans les\ntaudis des grandes villes&nbsp;: la faim, les promiscuit\u00e9s honteuses, la\nprostitution, la cruaut\u00e9 inhumaine des nantis.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Incipit (la sc\u00e8ne\nse passe \u00e0 Bruxelles)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013\nKeetje, mon Dieu, les petits n&rsquo;ont pu aller \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole depuis deux jours&nbsp;:\ncomment voudrais-tu&#8230; sans manger&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013\nHein, faisais-je.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et\nje me levais de mon vieux canap\u00e9, et prenais au portemanteau tout un attirail\nde prostitu\u00e9e, qu&rsquo;une fille morte de tuberculose avait laiss\u00e9 chez nous. Je\nmettais les bottines \u00e0 talons d\u00e9mesur\u00e9s, la robe \u00e0 trois volants et \u00e0 tra\u00eene,\nun trait de noir sous les yeux, deux plaques rouges sur les joues et du rouge\ngras sur les l\u00e8vres. Je levais tous mes cheveux sur le sommet de la t\u00eate pour\nme donner l&rsquo;air plus \u00e2g\u00e9e, car dans les maisons de rendez-vous les patronnes,\npar crainte de la police, me chassaient quand elles voyaient ma frimousse de\nseize ans. Un chapeau, un ch\u00e2le, je n&rsquo;en avais pas.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>En\nm&rsquo;attifant, j&rsquo;\u00e9piai ma m\u00e8re&#8230; Va-t-elle venir avec moi&nbsp;? Je ne vais pas\nseule&nbsp;; non, pour rien au monde&#8230;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Au\nmoment de sortir, je la regardais. Alors seulement elle mettait h\u00e2tivement son\nbonnet et son ch\u00e2le. <\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans\nla rue, je l&rsquo;observais de c\u00f4t\u00e9. Voil\u00e0, elle vient avec moi&#8230; Quelle honte qu\u2019une\nm\u00e8re semblable\u2026 En ville, elle marchera derri\u00e8re moi, elle regardera aux m\u00eames vitrines&nbsp;;\nsi l&rsquo;on m&rsquo;accoste, elle fera semblant de ne pas me conna\u00eetre&nbsp;; quand je\nsuivrai un homme, elle m&#8217;embo\u00eetera le pas de si pr\u00e8s que l&rsquo;on remarquera qu&rsquo;elle\nm&rsquo;accompagne&nbsp;; puis elle attendra que je sorte&#8230; Ah&nbsp;! c&rsquo;est infect\u2026\nEt j\u2019allongeais le pas de sorte qu\u2019elle haletait.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013\nOh&nbsp;! Keetje\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013\nAh&nbsp;! Que fais-tu l\u00e0&nbsp;? va-t&rsquo;en, tu me d\u00e9go\u00fbtes.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et\nje la devan\u00e7ais.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Bient\u00f4t,\nje me retournais. Oh, si elle \u00e9tait rentr\u00e9e et me laissait aller seule&#8230; Je la\ncherchais du regard le long des boutiques du faubourg, et la voyais \u00e9perdue,\nessayant de me rattraper&#8230; Quelle abomination&#8230; Elle ne sent donc pas l&rsquo;abjection\nde ce qu\u2019elle fait&nbsp;? Oh, que je la hais, que je la m\u00e9prise\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et\nje l\u2019attendais.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 Ah&nbsp;! Keetje, haletait-elle. <\/em><em>Et elle essuyait de la main son front en sueur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013\n<\/em><em>Que fais-tu \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi quand je sors faire la putain&nbsp;?&#8230;\nEst-ce que tu devrais me suivre, es-tu une m\u00e8re&nbsp;? Ah&nbsp;! pouah&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle\nme regardait en clignotant pr\u00e9cipitamment des paupi\u00e8res, se faisait toute\npetite, \u00e9vitait de me fr\u00f4ler.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Au\ncentre de la ville, je la devan\u00e7ais encore, mais lui soufflais de ne pas\ns&rsquo;\u00e9loigner trop, et, terrifi\u00e9e de la corv\u00e9e qui m&rsquo;attendait, je lui secouais la\nmain.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 <\/em><em>Tu\nm&rsquo;entends, ne t&rsquo;\u00e9loigne pas trop&nbsp;! <\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et\nla p\u00e9r\u00e9grination du racolage commen\u00e7ait.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Au\nretour, toute ma morgue \u00e9tait tomb\u00e9e. Elle me soutenait, et me conduisait comme\nune aveugle le long des boutiques ferm\u00e9es.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 <\/em><em>Oh&nbsp;!\nm\u00e8re, je ne peux plus avancer sur ces bottines&#8230; ces talons&#8230; Oh&nbsp;! que\nj&rsquo;ai mal aux doigts de pied&nbsp;! et mes reins&#8230; chaque pas, ainsi sur la\npointe des pieds, me donne un choc dans les reins&#8230; Si je les \u00f4tais&#8230;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 <\/em><em>Non,\nma petite fille, tu attraperais du verre dans les pieds. Asseyons-nous un peu sur\nces marches.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 <\/em><em>Ah&nbsp;!\nquelle fatigue&#8230; cinq heures, nous avons march\u00e9 cinq heures&#8230;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2013 <\/em><em>Oui,\ntu dormiras demain toute la matin\u00e9e &#8230; Marchons encore un peu&nbsp;; l\u00e0-bas,\nil y a une boutique ouverte&nbsp;; j&rsquo;ach\u00e8terai des vivres, et tu auras aussi du\ncaf\u00e9 chaud.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je\nlaissais tra\u00eener ma robe dans la poussi\u00e8re, je m\u2019essuyais mon rouge, et geignais\nen m&rsquo;appuyant sur elle et me tenant de l&rsquo;autre main aux devantures. Je ne\ndisais rien du d\u00e9go\u00fbt des m\u00e2les inconnus, du d\u00e9sir de les insulter chaque fois\nqu&rsquo;il fallait m&rsquo;y livrer, de la rage m\u00eame de les mordre qui me prenait quand\nils s&#8217;emparaient de mon corps.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9alisme et la\nqualit\u00e9 litt\u00e9raire de ses \u0153uvres la firent comparer \u00e0 \u00c9mile Zola. <\/p>\n\n\n\n<p>En 1975, <em>Keetje Trottin<\/em> a \u00e9t\u00e9 adapt\u00e9 au cin\u00e9ma\npar Paul Verhoeven sous le titre <em>Keetje\nTippel<\/em>.<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Une auteure et une\n\u0153uvre inoubliables&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><strong>P\u00c9TRONE <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Keetje<\/em><\/strong>\npar Neel Doff, pr\u00e9face de Marie Denis<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>, postface\nde Thibault Scohier, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, collection\n\u00ab&nbsp;Espace Nord&nbsp;\u00bb, f\u00e9vrier 2021, 355&nbsp;pp. en noir et blanc au\nformat 12&nbsp;x&nbsp;18,5&nbsp;cm sous couverture broch\u00e9e en couleurs, 8,50&nbsp;\u20ac<br><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\" \/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Source&nbsp;: https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Neel_Doff <\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Marie Denis, n\u00e9e \u00c9liane\nStas de Richelle \u00e0 Li\u00e8ge le 4 d\u00e9cembre 1920 et d\u00e9c\u00e9d\u00e9e \u00e0 Ixelles le 30 juillet\n2006, est une \u00e9crivaine et f\u00e9ministe belge. Elle a r\u00e9dig\u00e9 cette pr\u00e9face pour la\nr\u00e9\u00e9dition de <em>Keetje<\/em> aux \u00c9ditions Labor \u00e0 Bruxelles en 1987.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par P\u00e9trone.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[54,11],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20232"}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=20232"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20232\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20234,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20232\/revisions\/20234"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20232"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20232"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.satiricon.be\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20232"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}