Connaissez-vous la collection « PS » publiée aux Éditions Seghers à Paris, la maison fondée par le poète et résistant français Pierre Seghers (1906-1987), dont les aïeux étaient originaires d’Anvers ?
Elle fait voisiner dans de jolis petits ouvrages des textes poétiques célèbres, et d’autres qui le sont moins [1], mais de grande qualité, à prix fort démocratique, et elle s’est enrichie de quatre nouveaux titres.
Odes par Sappho
De l’œuvre fleuve (près de douze mille vers) de Sappho, la poétesse grecque qui vécut aux VIIe et VIe siècles av. J.-C. sur l’île de Lesbos et que Platon (428/427 – 348/347 av. J.-C.) tenait pour la « dixième Muse », n’ont survécu que 650 fragments disparates et longtemps entachés d’une réputation sulfureuse.
C’est que Sappho dédia ses poèmes sensuels aux « vierges de Lesbos » – faisant ainsi naître les adjectifs « saphique » et « lesbien » (celui-ci dès la fin du VIe siècle avant notre ère) –, des textes lyriques chantant son désir ardent pour les femmes et exprimant les aléas du sentiment amoureux, entre exaltation et perte.
De son côté, surnommée « Sapho 1900 », Pauline Mary Tarn, alias Renée Vivien, née le 11 juin 1877 à Londres et morte le 18 novembre 1909 dans le XVIe arrondissement de Paris, était une poétesse britannique de langue française qui, par ses traductions aussi enflammées qu’érudites, a fait de Sappho une icône lesbienne célébrée à la Belle Époque par les autrices et les intellectuelles dans les salons de la capitale française.
Renée Vivien a en effet proposé en 1903 une translation des Odes respectueuse de la versification originale et complétée de poèmes personnels inspirés des vers grecs.
C’est ainsi par exemple, que la version littérale « Viens, Déesse de Kuprôs, et verse délicatement dans les coupes d’or le nektar (sic) mêlé de joies » (fournie) devient sous sa plume :
Fille de Kuprôs, dont le regard foudroie,
Délicatement de tes mains verse encor
Le nektar mêlé d’amertume et de joie
Dans les coupes d’or.
Joli, non ?
Flambeaux éteints par Renée Vivien
Longtemps méconsidérée, l’œuvre de Renée Vivien (1877-1809), poétesse anglaise d’expression française et lesbienne au destin tragique (elle mourut à 32 ans, probablement des suites d’une pneumonie compliquée par l’alcoolisme et l’anorexie) est restée longtemps sous le boisseau, une injustice que répare la réédition de Flambeaux éteints (1907), un ouvrage qui, nous dit si bien l’éditeur, « marque pour elle l’entrée dans un cycle où la mélancolie de l’amante délaissée se mêle aux accents lyriques de l’élévation spirituelle [tandis que la] perte du sentiment amoureux, le caractère inéluctable de l’écoulement du temps, l’absence de l’être aimé tissent la trame d’un monde dégradé au sein duquel la plénitude ne peut advenir ».
Y sont inclus des poèmes retravaillés pour une anthologie de 1909.
Extrait :
Flambeaux éteints
L’aurore a traversé la salle du festin
Traînant ses voiles gris parmi les roses mortes.
Elle s’avance, elle entre, elle franchit les portes
À pas lourds, à pas lents, tel un spectre hautain.
Un rayon est tombé sur les torches éteintes.
On voit enfin ces lys qui parurent si beaux
À la lueur fugace et fausse des flambeaux,
Et ces roses, et ces très tristes hyacinthes.
Voici la place où ton corps chaud s’est détendu,
Le coussin frais où s’est roulé ta chaude tête,
Le luth, qui souligna l’éloquente requête,
Le ciel peint, reflété dans ton regard perdu.
Tes ongles ont meurtri ma chair, parmi les soies,
Et j’en porte la trace orgueilleuse… Tes fards
S’envolent en poussière, et sur les lits épars
Tes voiles oubliés nous évoquent les joies.
Implacables, ainsi que d’ingénus témoins,
Les choses sont, dans leur netteté qui m’accuse,
Le rappel froid et clair de cette nuit confuse.
Des parfums oubliés persistent dans les coins.
⁂
Je m’éveille, au milieu d’une forêt, de torches
Éteintes froidement dans la froideur du jour,
Songeant à ma jeunesse, à son tremblant amour,
Aux jasmins qui faisaient plus radieux les porches.
Tel un supplice antique et savant, inventé
Par un despote aux yeux creusés par le délire,
L’horreur de n’être plus ce qu’on fut me déchire,
Et le soir envahit mon palais enchanté.
Je sens mourir l’odeur des jeunes hyacinthes,
La fièvre me secoue en des frissons ardents,
Tout s’éteint et tout meurt… Et je claque des dents
Parmi les lys fanés et les torches éteintes.
Il était faible et j’étais forte par Emily Dickinson
Inconnue de son vivant, ayant dissimulé dans un coffre la majeure partie de son œuvre (près de 1800 poèmes, dont moins d’une douzaine furent publiés avant son décès), Emily Dickinson, née le 10 décembre 1830 à Amherst dans le Massachusetts et morte le 15 mai 1886 dans la même ville, est désormais une figure importante de la poésie nord-américaine.
Ses textes, d’une grande modernité, sont constitués de vers très courts, sans titre, et utilisent fréquemment des rimes imparfaites, des majuscules et une ponctuation non-conventionnelle, ce qui ne manquait pas de déconcerter les lecteurs de son temps.
Publié en édition bilingue par Pierre Seghers en 1954, Il était faible et j’étais forte contribua à la découverte de son œuvre. Il rassemble une quarantaine de poèmes qui disent « la douleur et l’extase de vivre, l’élan mystique et la mélancolie amoureuse de cette femme tourmentée. »
Il était faible et j’étais forte,
Il me laissa le guider.
Moi j’étais faible, il était fort :
Je le laissai me ramener.
Court trajet : la porte était proche.
Ciel pâle encore, puisqu’il entra.
Silence, car il ne dit rien :
Je n’en voulais pas davantage.
Le jour vint : l’heure de se séparer.
Ni l’un ni l’autre n’était fort.
Il luttait, je luttais aussi.
Nous ne l’avons pas fait pourtant !
Fusées par Charles Baudelaire
Les textes disparates rassemblés dans Fusées, un court volume rédigé vers 1851 par Charles Baudelaire (1821-1867) et publié en 1869, ont été collectés puis ordonnés de façon arbitraire après la mort de l’auteur des Fleurs du mal (1857) par son éditeur et ami Auguste Poulet-Malassis (1825-1878).
On y trouve, en vrac, des notations du poète sur sa vie quotidienne, des réflexions d’ordre philosophique ou des brouillons de phrases à utiliser plus tard. « Fin psychologue », écrit l’éditeur, « le poète y apparaît aussi comme un remarquable styliste et, bien sûr, comme un polémiste virulent, dandy ennemi du progrès et de la société moderne ».
Exemple : « Quand un homme se met au lit, presque tous ses amis ont un désir secret de le voir mourir : les uns, pour constater qu’il avait une santé inférieure à la leur ; les autres, dans l’espoir désintéressé d’étudier une agonie [2]. »
PÉTRONE
Odes par Sappho, édition bilingue, textes traduits du grec ancien par Renée Vivien, Paris, Éditions Seghers, collection « PS », février 2026 [1903], 57 pp. en noir et blanc au format 11 x 18 cm sous couverture papier en couleurs et à rabats, 5 € (prix France)
Flambeaux éteints par Renée Vivien, Paris, Éditions Seghers, collection « PS », février 2026 [1907-1909], 40 pp. en noir et blanc au format 11 x 18 cm sous couverture papier en couleurs et à rabats, 5 € (prix France)
Il était faible et j’étais forte par Emily Dickinson, édition bilingue, Paris, Éditions Seghers, collection « PS », février 2026, 59 pp. en noir et blanc au format 11 x 18 cm sous couverture papier en couleurs et à rabats, 5 € (prix France)
Fusées par Charles Baudelaire, Paris, Éditions Seghers, collection « PS », février 2026 [1869], 39 pp. en noir et blanc au format 11 x 18 cm sous couverture papier en couleurs et à rabats, 5 € (prix France)
[1] Une longue réflexion amoureuse par Paul Eluard, Du peu de mots d’aimer suivi de La Messe d’Elsa par Louis Aragon, La Chanson du Mal-Aimé suivi de Vitam Impendere Amori par Guillaume Apollinaire, L’Âme en fleur par Victor Hugo, Les Orages du cœur par Emily Brontë, Une saison en enfer par Arthur Rimbaud, Romances sans paroles par Paul Verlaine, Poèmes de prison par Grisélidis Réal
[2] Ailleurs, Baudelaire indique Emerson comme auteur de cette boutade.