Romaniste formée à Namur puis à Louvain-La-Neuve, Violaine Lison (°1975) a fait paraître trois ouvrages aux Editions Esperluète à Noville-sur-Mehaigne : Vous étiez ma maison (2022, avec des dessins de Manon Gignoux), Ce soir, on dort dans les arbres (2021, avec des dessins de Valérie Rouillier) et Lequel de nous portera l’autre ? (2025), un ouvrage émouvant qui s’est vu décerner en avril 2026 le Prix des librairies indépendantes de Belgique couronnant « une œuvre ouverte, lumineuse et empathique ».
Il s’agit d’une passionnante (en)quête historique et littéraire menée par l’autrice à partir de carnets intimes, ceux d’un quidam nommé Léonce Delaunoy qui fut séminariste à Tournai avant d’être mobilisé comme brancardier dans l’armée belge durant la Première Guerre mondiale, avant d’être fauché, le 15 octobre 1918 à Kortemark près de Dixmude, par un éclat d’obus allemand.
Des carnets de guerre qui montrent que ce quidam n’était pas n’importe qui, mais bien un jeune homme doté d’un talent littéraire indéniable servi par un sens de l’observation remarquable et par une immense sensibilité à fleur de peau, des qualités perceptibles en dépit des coupes d’Anastasie – la censure, exercée plus tard dans ses textes par un prêtre de ses amis…
Extraits :
16 mars 1917
Mon front se plisse, vieilli par les jours de froid extrême ! Nous marchons dans l’énorme fatigue d’une guerre et l’immense oubli de soi. Consciemment ou non la vie de soldat est une vie d’oubli. On ne s’attache à rien parce que l’on change toujours et que rien n’est à nous ! Que devient même la pensée de la famille, attendant avec angoisse notre retour ? De temps en temps, mécaniquement, l’image passe à l’horizon du souvenir et c’est tout.
10 mai 1918
Midi au bois. J’ai choisi l’ombre d’un jeune chêne touffu d’où un merle s’est envolé à mon arrivée. Il s’est posé un peu plus loin, il chante à plein gosier. (…) Dans un buisson voisin, c’est un pinson. Plus loin, c’est un sansonnet et au loin, dans le mystère, c’est le coucou. Il n’approche jamais. Pourtant, je l’aime bien lui aussi. Un forte odeur de thym, de bruyère, de genêt, de feuilles nouvelles traîne autour des buissons. À peine si les coups de vent la déplacent. Immense exhalaison des choses qui sont endormies, ivres de soleil. (…)
Le silence des êtres, la dormeuse volupté du bois en plein midi : tout cela ne vit qu’au-dessus des branches mortes. Et je sens trop bien l’incertain de mon existence pour oser croire au bonheur de ces heures brèves.
Les parties censurées parlent de l’absurdité de la guerre, du désespoir, de l’envie de mourir, mais aussi d’une amitié amoureuse pour Herman, un autre soldat…
Léonce Delaunoy, un nom d’auteur qui désormais en convoque d’autres de sa génération et de sa lignée : Alain-Fournier (1886-1914) et Louis Pergaud (1882-1915), par exemple…
PÉTRONE
Lequel de nous portera l’autre ? par Violaine Lison, Noville-sur-Mehaigne, Éditions Esperluète, collection « En toutes lettres », octobre 2025, 164 pp. en noir et blanc + 39 pp. en quadrichromie au format 14 x 20 cm sous couverture brochée en couleurs et à rabats, 22 €