Diplômée en histoire économique et sociale de l’Université de Genève, la Suissesse Anne Emery-Torracinta (°1958) a enseigné dans un collège et une école de commerce avant de devenir conseillère d’État[1] socialiste du canton de Genève chargée du département de l’Instruction publique, de la Culture et du Sport entre 2013 et 2023 ainsi que présidente du Conseil d’État en 2020-2021.
Elle publie chez Slatkine un copieux essai intitulé Dans l’ombre du génocide des Tutsi – La Suisse et le Rwanda 1950-1994 qui se penche sur les liens de son pays avec l’ancienne colonie belge[2] jusqu’à la commission en 1994 des épouvantables massacres perpétrés par une partie de sa population (les extrémistes hutus et leurs milices Interahamwe) contre l’autre (les Tutsi, les Twa et les Hutus modérés) après l’assassinat du président hutu radical Juvénal Habyarimana (1937-1994).
Une tentative de génocide « à la machette » qui fit entre 800 000 et 1 000 000 de morts.
Si on connaît désormais plutôt bien, s’agissant des puissances étrangères présentes sur place, la pleutrerie, la naïveté et l’aveuglement de la Belgique[3] confrontée à ces meurtres de masse et la complicité infâme de la France mitterrandienne dans leur exécution[4], de même que, de manière plus elliptique, l’inertie du Québec[5] face à la situation ainsi que les tentatives d’intervention du général canadien Roméo Dallaire (°1946)[6], alors commandant de la Mission des Nations unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), on ne savait pour ainsi dire rien du comportement de la Confédération helvétique dans cette tourmente, une lacune que vient combler Anne Emery-Torracinta dans cet imposant ouvrage très documenté.
Après une description détaillée du contexte de ces événements tragiques, l’autrice montre que la coopération suisse était fort présente au Rwanda depuis son indépendance en 1962, notamment par le biais, dès 1981, d’un conseiller économique très actif et très laudateur du dictateur Juvénal Habyarimana, Charles Jeanneret, un mandataire né à Zurich en 1938 qui fut rappelé en 1993[7].
Avant lui, le Valaisan André Perraudin (1914-2003), évêque puis archevêque catholique installé au Rwanda depuis l’immédiat après-guerre, et dont le premier président rwandais après l’indépendance, l’ancien séminariste Grégoire Kayibanda (1924-1976)[8], avait été son collaborateur, s’était fendu, au début de 1959, d’une lettre pastorale lue partout dans le pays.
On y trouve les prémisses du crime : « Dans notre Rwanda, écrit André Perraudin, les inégalités sociales sont pour une grande partie liées aux différences de races : les richesses, le pouvoir politique et même judiciaire sont en proportion considérable entre les mains d’une même race ». Il désignait, sans les nommer, les Tutsis. Quelques mois plus tard, les Hutus majoritaires se soulevaient contre leurs « oppresseurs » désignés et s’emparaient pour longtemps du pouvoir[9].
En s’interrogeant sur la responsabilité helvétique dans ce processus délétère, Anne Emery-Torracinta explique comment la Suisse officielle se montra, elle aussi, durant de nombreuses années, « incapable de voir – ou de vouloir voir » la radicalisation progressive du régime hutu au pouvoir et les conséquences à venir de la discrimination contre les Tutsi.
Une lecture qui ravive bien des plaies…
PÉTRONE
Dans l’ombre du génocide des Tutsi – La Suisse et le Rwanda 1950-1994 par Anne Emery-Torracinta, Genève, Éditions Slatkine, mai 2026, 546 pp. en noir et blanc au format 15,5 x 23,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 39 € (prix France)
[1] Le Conseil d’État est le gouvernement du canton suisse de Genève.
[2] Le Rwanda est devenu indépendant le 1er juillet 1962.
[3] Voir, par exemple, les articles de la journaliste du quotidien belge Le Soir repris sur le site À l’encontre (https://alencontre.org/europe/france/dossier-30-ans-du-genocide-le-rwanda-est-aussi-une-histoire-belge.html)
[4] Voir le rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsi (1990-1994), couramment appelée commission Duclert, créée le 5 avril 2019 par le président Emmanuel Macron, pour ouvrir et étudier les archives de l’État français concernant le rôle de la France dans le génocide des Tutsi au Rwanda.
[5] À travers un roman du journaliste de Radio-Canada Gil Courtemanche (1943-2011), Un dimanche à la piscine à Kigali, paru en 2000, traduit en 23 langues et devenu en 2006 Un dimanche à Kigali, un film de Robert Favreau (°1948) interprété par l’acteur québécois Luc Picard (°1961) et par l’actrice franco-sénégalaise Fatou N’Diaye (°1980), inoubliable dans ce rôle.
[6] Interprété par l’acteur américain Nick Nolte (°1941) dans le film Hotel Rwanda réalisé en 2004 par l’Irlandais Terry George (°1952) autour de l’engagement du Hutu Paul Rusesabagina (°1954), « le Schindler africain ».
[7] Et qui disparut des radars après 1994, ayant probablement pris la poudre d’escampette au Canada.
[8] La présidence du président Grégoire Kayibanda prit fin le 5 juillet 1973 à la suite du coup d’État organisé par son ministre de la Défense, Juvénal Habyarimana, qui le remplaça.
[9] Cf. le quotidien suisse Le Temps (https://www.letemps.ch/opinions/rwanda-une-tragedie-suisse)