Après Libres d’obéir paru en 2025 qui dénonçait la pérennité pernicieuse des pratiques managériales théorisées et mises en œuvre par le juriste et général SS allemand Reinhard Höhn (1904-2000), les Éditions Casterman publient Les Irresponsables – Qui a porté Hitler au pouvoir ?, un deuxième opus du tandem formé par le bédéiste québécois Philippe Girard (°1971) et l’historien français Johann Chapoutot (°1978), professeur à la Sorbonne.
Dans cet album fortement documenté, habilement découpé et dessiné avec talent, ils soutiennent la thèse selon laquelle l’accession d’Hitler au poste de chancelier en 1933 fut le fruit des agissements erratiques et des combinaisons cyniques de politiciens conservateurs et de capitaines d’industrie allemands sans scrupules qui, dans les soubresauts de la République de Weimar (1918-1933), eurent l’outrecuidance de penser qu’ils seraient capables, dans leur lutte contre le nouvel establishment social-démocrate et l’agitation communiste, d’instrumentaliser le dirigeant nazi, puis de s’en débarrasser une fois la menace écartée.
Il est en effet indéniable que des hommes politiques comme Franz von Papen (catholique conservateur), Kurt von Schleicher (extrême droite), Carl Schmitt (constitutionnaliste catholique), Wilhelm von Gayl (droite), Konstantin von Neurath (diplomate conservateur), Lutz Schwerin von Krosigk (nationaliste conservateur), le maréchal Paul Hindenburg (président du Reich) ainsi que des affairistes comme Alfred Hugenberg (magnat des médias), Hermann Warmbold (BASF et IG Farben), des chefs d’entreprises en cheville avec le banquier nazi Hjalmar Schacht (Pelikan, Deutsche Reichsbahn, H.A.P.A.G., Esso, Wintershall) – tous cités dans l’ouvrage – et bien d’autres « irresponsables » ont grenouillé, intrigué, manipulé la constitution, pour certains passé des pactes faustiens ou criminels, et pour tous sombré dans le déshonneur.
On regrettera cependant que ne soit pas également mise en cause la responsabilité collective du peuple allemand qui, magouilles ou pas, séduit par la violence, vota massivement (à 56,23%) le 5 mars 1933 en faveur de la dictature, qu’elle soit brune (17 277 180 voix pour le parti nazi, soit 43,91%) ou rouge (4 848 058 voix pour le parti communiste, soit 12,32%).
On déplorera aussi une incomplète description du contexte général des événements, en particulier l’absence d’évocation de la responsabilité de la France et de ses dirigeants (Georges Clemenceau en particulier) qui, suivis par des politiciens naïfs, anglo-saxons et belges notamment, à l’issue du traité de Versailles (28 juin 1919), pour des raisons démagogiques et revanchardes, condamnèrent l’Allemagne à des pertes de ressources territoriales, minières et agricoles essentielles et au versement de dommages de guerre délirants[1] (dont 20 milliards de marks-or pour la France) provoquant outre-Rhin une instabilité sociale et économique sans précédent, aux conséquences politiques durablement délétères.
Il est en effet aujourd’hui généralement admis que les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, par leur esprit de vengeance et par leur aveuglement, en raison des frustrations et du sentiment d’injustice qui en découlèrent, semèrent en Allemagne[2] les graines de la Seconde[3].
Par ailleurs, les conséquences sociales dans le Reich du krach mondial de 1929 ne sont qu’esquissées dans l’album, alors que, combinées à celles des dommages de guerre que nous venons d’évoquer, elles furent hallucinantes, ainsi qu’en témoigna parmi d’autres Erich-Maria Remarque dans Les Camarades publiéen 1937, et elles poussèrent bien des Allemands dans les bras d’Hitler, mais aussi du parti communiste – quant à lui fortement inféodé à un autre tyran sanguinaire, Joseph Staline, depuis l’affaire Wittorf[4] de 1928.
Ajoutons encore les « qualités » épouvantables, mais bien réelles, hélas, de stratège, de tacticien, de tribun et d’animal politique du petit caporal autrichien telles que démontrées, par exemple, de manière saisissante dans « Hitler, une carrière »[5] (on y voit que ce monstre était doté d’une capacité de captation des foules exceptionnelle, y compris auprès d’auditeurs initialement hostiles), mais aussi, exposées dans Le vrai Hitler (2026) par l’historien français François Delpla.
Sans oublier la responsabilité individuelle et collective des dirigeants nazis ainsi que des membres du parti (passé d’environ 850 000 membres à la fin janvier 1933 à environ 2,3 à 2,5 millions onze mois plus tard).
Assigner la responsabilité principale de l’accession au pouvoir du tyran nazi à un petit groupe d’incontestables criminels accrochés à leurs prérogatives, à leurs œillères, à leurs prébendes et à leurs conseils d’administration nous semble donc par trop réducteur, dans la mesure où cela jette au passage le manteau de Noé sur d’autres grands coupables… et sur Hitler lui-même.
PÉTRONE
Les Irresponsables – Qui a porté Hitler au pouvoir ? par Johann Chapoutot (scénario) et Philippe Girard (dessins), Bruxelles, Éditions Casterman, octobre 2026, 154 pp. en quadrichromie au format 19,2 x 26,9 cm sous couverture cartonnée en couleurs, 23 €
[1] Leur défaut de paiement mena à l’occupation de la Ruhr par les armées française et belge entre janvier 1923 et août 1925, engendrant dans l’opinion allemande de vives réactions nationalistes et vindicatives qui furent l’un des terreaux de l’essor du parti nazi.
[2] Et même en Italie, pays pourtant victorieux, avec pour conséquences, là aussi, l’instabilité politique et l’avènement du fascisme mussolinien…
[3] Une erreur que ne répétèrent pas les Américains en instaurant le plan Marshall en 1948.
[4] Une affaire de détournement de fonds déclenchée par le fonctionnaire du Parti communiste d’Allemagne (KPD) John Wittorf (1894-1981), qui avait détourné à son profit environ 3000 Reichsmarks lors de la campagne électorale des élections législatives de 1928. Le président du KPD et ami de Wittorf, Ernst Thälmann, était au courant du détournement de fonds, mais l’avait tenu secret. Après que des bruits ont émergé dans la presse, le Comité central du parti exclut Wittorf le 26 avril 1928 et Thälmann fut contraint de se mettre en retrait de son poste. Staline apporta alors son soutien à ce dernier, si bien que, finalement, le 20 octobre 1928, le Comité central du parti, sous la pression de Moscou, décida de confirmer Thälmann à la présidence du parti. L’affaire Wittorf est l’étape finale de la stalinisation du KPD.
[5] Un documentaire à base d’archives réalisé en 1977 par Joachim Fest et Christian Herrendoerfer.