Il y a 70 ans, en 1956, paraissait, dans la collection « Que sais-je ? » des Presses universitaires de France, sous le titre de Marchands et banquiers du Moyen Âge, le premier ouvrage de Jacques Le Goff, un jeune agrégé d’histoire, assistant à la faculté des lettres de Lille, « doté d’un beau pedigree académique (École normale supérieure, École française de Rome, Maison française d’Oxford, CNRS)[1] ».
Inspiré notamment par les travaux de l’historien belge Henri Pirenne[2] (1862-1935) et par ceux de l’École des Annales[3] qu’il codirigea à partir de 1969 avec Emmanuel Le Roy Ladurie (1929-2023) et Marc Ferro (1924-2021) avant d’accéder en 1972 à la présidence de la VIe section de l’École pratique des hautes études qu’il transforma en 1975 en École des hautes études en science sociale (EHESS), Jacques Le Goff (1924-2014) était un médiéviste de réputation mondiale qui parlait couramment l’anglais, l’italien, le polonais et l’allemand.
Ses nombreux travaux – épinglons Les Intellectuels au Moyen Âge (1962), La Civilisation de l’Occident médiéval (1964), Pour un autre Moyen Âge : temps, travail et culture en Occident (1977), La naissance du purgatoire (1981), L’Imaginaire médiéval (1985), Le XIIIe siècle : l’apogée de la chrétienté (1992), Saint-Louis (1996), Saint François d’Assise (1998), Le Moyen Âge et l’argent (2010) – ont constitué un apport essentiel et donné un élan considérable à l’anthropologie historique ainsi qu’à l’histoire des sociétés et des mentalités.
Dans Marchands et banquiers du Moyen Âge, il montre comment,entre le XIe et le XIIIe siècle, parce qu’une paix relative favorisant l’essor démographique a régné au sein de l’Europe, les villes s’y sont fortement développées (pensons à Bruges, Gand, Hambourg, Florence, Gênes, Venise, Naples, Marseille, Rouen ou encore Amiens).
Les échanges commerciaux entre elles et avec l’Orient se sont alors multipliés au profit de commerçants sédentaires ou itinérants et ont entraîné le développement des routes, des voies fluviales et maritimes et des grandes foires (en Champagne, à Saint-Denis, à Beaucaire, à Medina del Campo, à Ypres, à Francfort, à Leipzig…), mais aussi celui des pratiques commerciales (contrats, associations professionnelles, pratiques concurrentielles, assurances, lettres de change, comptabilité, banque…) ainsi qu’une modification des rapports de la bourgeoisie marchande avec les nobles et avec le petit peuple des villes et des campagnes.
Cette révolution rencontra rapidement l’hostilité de l’Église, officiellement opposée à la recherche du lucre et à la pratique de l’usure, mais aussi à l’accumulation d’argent productif d’intérêt dans la durée, le temps étant à ses yeux l’apanage de Dieu, et les échanges commerciaux avec les musulmans fortement suspects.
Jacques Le Goff explique ensuite comment le commerce urbain sortit victorieux de cet affrontement en imposant sa propre éthique, s’émancipa de la tutelle religieuse, créa une culture de classe avec ses outils (écoles laïques, écriture, calcul, géographie, langues vernaculaires, histoire, manuels de commerce…), favorisa les activités artistiques (architecture, peinture, arts du luxe…) et donna naissance au capitalisme.
Brillant !
PÉTRONE
Marchands et banquiers du Moyen Âge par Jacques Le Goff, préface de Patrick Boucheron, Paris, Éditions des Presses universitaires de France, collection « Quadrige »,, octobre 2026 [1956], 206 pp. en noir et blanc au format 11 x 18 cm sous couverture brochée en couleurs, 10 € (prix France)
[1] Ainsi que le décrit Patrick Boucheron (°1965), professeur au Collège de France, dans la préface de cette réédition.
[2] Et plus particulièrement par Les villes du Moyen Âge. Essai d’histoire économique et sociale (1927), La fin du moyen âge. Tome I. La désagrégation du monde médiéval. 1285-1453), Tome II. L’annonce des temps nouveaux. 1453-1492 (Presses Universitaires de France, 1931) et Les villes et les institutions urbaines (1939).
[3] Basée sur Les Annales, une revue fondée par Lucien Febvre (1878-1956) et Marc Bloch (1886-1944) à la fin des années 1920, l’École des Annales est un courant de pensée historique français du XXe siècle. Elle cherchait à mettre en avant une histoire globale, à la fois dans le temps (longue durée) et dans l’espace (prise en compte des faits de société dans leur ensemble). Caractérisées dès leurs débuts par une volonté de transdisciplinarité au sein des sciences sociales, Les Annales ont profondément renouvelé l’historiographie.