« La gourmandise, le péché des moines vertueux. » (Honoré de Balzac)

Réunissant des extraits de l’œuvre de 52 auteurs et critiques aussi divers qu’Alain, Roland Barthes, Charles Baudelaire, Lewis Carroll, Giacomo Casanova, Louis-Ferdinand Céline, François Cheng, Marie Darrieussecq Pierre Desproges, Jacky Durand, Auguste Escoffier, Gustave Flaubert, Grimod de La Reynière, Roy Lewis, saint Marc, Michel Onfray, Marcel Proust, Arthur Rimbaud, Edmond Rostand, le marquis de Sade, la marquise de Sévigné, Eugène Sue, Boris Vian, Lu Wenfu ou Émile Zola, la Petite bibliothèque du gourmand de Sylvie Le Bihan préfacée par Pierre Gagnaire (Éditions Flammarion), aborde les rapports entre la plume et l’estomac avec une belle diversité de ton.

Elle s’étend en effet des techniciens aux jouisseurs en passant par les gourmands, les rêveurs, les nostalgiques et les ascètes plus ou moins volontaires.

Sans oublier ceux qui déraillent en cuisine, les amateurs de  rôti d’écureuil, de cheval Melba, d’andouillon des îles au porto musqué ou de gastronomie cannibale…

Un livre qui se dévore joyeusement !

PÉTRONE

Petite bibliothèque du gourmand par Sylvie Le Bihan, préface de Pierre Gagnaire, Paris, Éditions Flammarion, collection « Champs classiques », octobre 2013, 289 pp. en noir et blanc au format 11 x 17,8 cm sous couverture brochée en couleurs, 8 € (prix France)

Pour vous, nous avons recopié dans ce recueil fort plaisant les quelques lignes suivantes rédigées par un célèbre philosophe contemporain :

L’espace d’un instant, je fus cette fraise

Mon meilleur souvenir gastronomique, c’était une fraise dans le jardin de mon père.

La journée avait été chaude, un été. Les fraises étaient gorgées de cette chaleur qui brûle les fruits jusqu’au cœur où ils sont tièdes. Les feuilles ne suffisaient pas à faire une ombre qui les protège assez. J’ai détaché l’une d’entre elles. Mon père m’a invité à la passer sous l’eau, selon son expression, pour la nettoyer et la rafraîchir. Le filet descendu du robinet était glacial, procédant des sources qui dormaient sous les jardins.

Lorsque je mis la fraise en bouche, elle était fraîche sur sa surface et chaude en son âme, peau douce presque froide, chair tempérée. Écrasée sous mon palais, elle se fit liquide qui inonda ma langue, mes joues, puis descendit au fond de ma gorge. J’ai fermé les yeux. Mon père était là, à mes côtés, travaillant la terre, courbé sur les planches du potager. L’espace d’un instant – une éternité –, je fus cette fraise, une pure et simple saveur répandue dans l’univers et contenue dans ma chair d’enfant. De son aile, le bonheur m’avait frôlé avant de partir ailleurs.

Depuis, je guette le retour de cet ange hédoniste dont j’ai tant aimé les rémiges et le souffle. Nul doute que je le cherche avec ardeur et qu’il se dérobe, apparaissant quand je ne l’attends pas, surgissant quand je ne l’espère plus.

(Michel Onfray, La Raison gourmande : philosophie du goût, 1995)

Date de publication
lundi 23 décembre 2013
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